Cartes mentales dans le nord de Marseille

Les “quartiers nord” sont sou­vent con­sid­érés comme une ban­lieue de Mar­seille, alors même qu’ils se situent encore dans la com­mune. Cer­taines car­ac­téris­tiques comme les niveaux de revenus des habi­tants – ce sont les secteurs les plus pau­vres de la ville – ou la mor­pholo­gie urbaine – indus­trie, grands ensem­bles, zones pavil­lon­naires… – ren­for­cent cette impres­sion. L’im­age sou­vent néga­tive qu’ont ces quartiers dans l’imag­i­naire col­lec­tif, sujets à tous les pon­cifs récur­rents lorsqu’on par­le de ban­lieue, accentue le proces­sus d’identification.

L’image des quartiers nord: quelques repères géographiques

Mar­seille, comme la majorité des villes touchées par la révo­lu­tion indus­trielle, a con­nu des muta­tions spa­tiales de grande ampleur depuis le XIXe siè­cle. La par­cel­li­sa­tion des grandes bastides cam­pag­nardes d’une part, avec l’ap­pari­tion des pre­mières indus­tries et des pro­grammes de loge­ment asso­ciés, et l’amé­nage­ment du port d’autre part, ont don­né au nord de la ville une forte iden­tité socio-spa­tiale indus­trielle et ouvrière.

Au XXe siè­cle, la con­struc­tion des autoroutes en prove­nance du nord du pays et l’ap­pari­tion des grands ensem­bles d’après-guerre ont con­tin­ué à trans­former la ville. L’échelle démesurée à laque­lle ces pro­grammes urbains furent conçus témoigne d’une époque, les Trente Glo­rieuses, durant laque­lle l’idéolo­gie du pro­grès a favorisé un amé­nage­ment utopique et futur­iste, dans la lignée du purisme du Cor­busier et de la Charte d’Athènes des CIAM. Mal­gré la présence antérieure de noy­aux vil­la­geois anciens, la pré­dom­i­nance de ce type d’amé­nage­ment, favor­able aux flux plutôt qu’à l’an­crage – autoroutes, voies fer­rées, espaces rési­den­tiels col­lec­tifs non délim­ités et en retrait par rap­port à la rue… – n’a pas favorisé la “lis­i­bil­ité” de ces arrondissements.

Sur un plan poli­tique, le pou­voir a été détenu pen­dant plusieurs décen­nies par les com­mu­nistes. Il est aujour­d’hui admis que l’an­ti­com­mu­nisme notoire de Gas­ton Deferre, maire de Mar­seille de 1953 à 1986 et élu de gauche préférant s’al­li­er à la droite que gou­vern­er avec les com­mu­nistes, a entraîné un ostracisme de ces arrondisse­ments pen­dant plusieurs décen­nies, dont les traces sont encore vis­i­bles aujour­d’hui en ter­mes d’amé­nage­ment, de développe­ment d’un réseau de trans­port adap­té ou encore d’en­tre­tien des espaces communaux.

Aujour­d’hui, la mul­ti­pli­ca­tion des ensem­bles rési­den­tiels fer­més (Il existe plus d’un mil­li­er d’ensem­bles rési­den­tiels fer­més à Mar­seille, dont un cer­tain nom­bre dans les quartiers Nord. Voir à ce sujet « Ensem­bles rési­den­tiels fer­més et recom­po­si­tion urbaine à Mar­seille », E. Dori­er-Apprill, G. Audren, J. Gar­ni­aux, R. Oz et A. Stoupy, arti­cle paru dans la revue Pou­voirs Locaux n°78/III, 2008) sans véri­ta­ble plan d’amé­nage­ment urbain à l’échelle de la ville voire de la métro­pole, frag­mente encore un peu plus le territoire.

Partir du travail de Kevin Lynch

Com­ment les arrondisse­ments du nord de la ville, et par­mi eux par­ti­c­ulière­ment les quartiers de Saint-Antoine, Saint-André, les Aygalades et le Mer­lan sont-ils vécus et perçus par ceux qui les vivent ? Depuis les travaux de Kevin Lynch sur les images men­tales de la ville par ses habi­tants, dans les années 1960 (Kevin Lynch, L’im­age de la cité, Dun­od, 1998 — éd. orig­i­nale 1960), la dimen­sion sub­jec­tive de l’e­space est de plus en plus prise en compte par « ceux qui font la ville ». Précurseur d’une géo­gra­phie cul­turelle des espaces urbains, et ten­ant d’une approche pio­nnière du paysag­isme con­tem­po­rain, l’au­teur de L’im­age de la Cité s’est intéressé à la qual­ité visuelle de la ville améri­caine. Menant une enquête dans trois villes, il a inter­rogé les représen­ta­tions men­tales de ces dernières chez ses habi­tants, en recueil­lant de nom­breux entre­tiens et cartes men­tales. Si ce tra­vail date un peu, ses con­clu­sions restent per­ti­nentes aujour­d’hui. Sur la ques­tion de l’échelle d’amé­nage­ment de la ville notam­ment, les con­stats qu’il fait réson­nent de manière trou­ble avec la sit­u­a­tion mar­seil­laise actuelle:

Nous ne sommes pas habitués nous représen­ter et à organ­is­er un  envi­ron­nement arti­fi­ciel sur une échelle aus­si grande ; et pour­tant nos activ­ités nous y poussent.(…) Nous sommes en train de bâtir rapi­de­ment une nou­velle unité fonc­tion­nelle, la région mét­ro­pol­i­taine, mais nous devons déjà com­pren­dre que cette unité devrait avoir, elle aus­si, une image qui lui  cor­re­sponde. (p.14–15)

Plus loin, il évoque dans la même phrase les dérives du « tout auto­mo­bile » sans le nom­mer, et le développe­ment à venir des “nou­veaux moyens de com­mu­ni­ca­tion”, tout ça sur un ton plutôt enthousiaste:

La taille crois­sante de nos grandes métrop­o­les, et la vitesse avec laque­lle nous les par­courons, soulèvent beau­coup de prob­lèmes nou­veaux pour la per­cep­tion. La région mét­ro­pol­i­taine est aujour­d’hui l’u­nité fonc­tion­nelle de notre envi­ron­nement, et il est désir­able que cette unité fonc­tion­nelle puisse être iden­ti­fiée et struc­turée par ses habi­tants. Les nou­veaux moyens de com­mu­ni­ca­tion qui nous per­me­t­tent de vivre et de tra­vailler dans une aus­si vaste région d’in­ter­dépen­dance pour­raient aus­si nous per­me­t­tre de ren­dre notre image pro­por­tion­née à notre expéri­ence. (p. 131)

Et face au rythme effréné de la con­struc­tion, Lynch introduit :

Avec le rythme actuel de la con­struc­tion, il n’y a pas assez de temps pour que la forme s’a­juste lente­ment aux petites forces indi­vidu­elles. C’est pourquoi nous devons nous appuy­er beau­coup plus qu’au­par­a­vant sur l’ur­ban­isme volon­taire: la manip­u­la­tion délibérée du monde à des fins sen­sorielles. (p.136)

Cette dernière cita­tion rap­pelle la pos­ture de l’au­teur, qui adopte un ton large­ment pre­scrip­tif. La con­clu­sion de ce tra­vail est la défense d’un besoin de lis­i­bil­ité ou d’imag­i­bil­ité de notre envi­ron­nement urbain, c’est-à-dire la capac­ité d’un espace à provo­quer « une image forte chez n’im­porte quel observateur ».

L’atelier “cartes mentales”

Récits de territoires et dialectique art-science

Plutôt que la prob­lé­ma­tique dévelop­pée dans L’im­age de la Cité, nous avons voulu nous inspir­er des méth­odes. Dans le con­texte urbain des quartiers nord et en par­tant de la posi­tion et des ques­tion­nements de l’outil com­mun, l’ate­lier « cartes men­tales », ani­mé par Jessie Morfin – étu­di­ante en géo­gra­phie à Greno­ble et en stage à la Gare Franche – Elsa Van­zande – appren­tie à la FAIAR en stage à l’AP­CAR – et Jérémy Gar­ni­aux – géographe chargé de projet pour l’outil com­mun – avait comme dou­ble objectif:

  • d’in­ter­roger les représen­ta­tions men­tales des quartiers nord, en allant à la ren­con­tre de ceux qui y vivent, y tra­vail­lent ou y passent ;
  • De pro­pos­er, à par­tir de ces ren­con­tres, une ou plusieurs resti­tu­tions con­stru­ites en croisant les regards sci­en­tifiques et artis­tiques, et envis­agées comme sup­port à d’autres dis­cus­sions et débats dans dif­férents lieux. Cette dialec­tique art ↔ sci­ence a don­né une tonal­ité assez expéri­men­tale à l’ate­lier, puisque les ques­tion­nements  eux-mêmes ont évolué au fil du travail.

Pen­dant trois semaines, nous avons demandé aux per­son­nes ren­con­trées – habi­tants, tra­vailleurs, com­merçants ou sim­ples pas­sants – de dessin­er des cartes de ces quartiers, tout en ayant une dis­cus­sion sur les cartes et le ter­ri­toire con­cerné. Deux « pro­to­coles » dif­férents ont été suivis:

  • D’une part, des réc­its de tra­jec­toires d’un quarti­er à un autre ont été récoltés dans la rue, en posant une ques­tion assez sim­ple: « com­ment fait-on pour aller à tel endroit ? ».
  • D’autre part, des ren­con­tres plus longues et en général à des endroits fix­es (bib­lio­thèque de Saint André, Théâtre du Mer­lan, SALC…) ont eu lieu, et ont don­né nais­sance à des réc­its de quartiers, cartes plus appro­fondies con­stru­ites autour de l’en­droit de la ren­con­tre ou du domi­cile de la per­son­ne et dis­cus­sions associées.

Les enseignements de cet ate­lier, au cours duquel nous avons ren­con­tré une cen­taine de per­son­nes, sont de dif­férentes natures. Il s’ag­it d’abord d’un ensem­ble de cartes men­tales et de dis­cus­sions notées et archivées. De ces dernières, nous avons sélec­tion­né des extraits qui ont retenus notre atten­tion pour ce qu’ils révè­lent des quartiers nord, sou­vent loin des attentes.

Ces paroles sont de nature dif­férentes et peu­vent être classées selon qua­tre grandes thématiques:

  • des descrip­tions de lieux ou d’it­inéraires, sou­vent extrême­ment détail­lées, et reposant sur des élé­ments de repères  très personnels ;
  • des paroles liées à la thé­ma­tique des trans­ports, qui rap­pel­lent l’om­niprésence de cette prob­lé­ma­tique dans un ter­ri­toire très éten­du et mal irrigué par les transports ;
  • des descrip­tions plus métaphoriques ou poé­tiques des lieux, sou­vent sur­prenantes (« c’est dif­férents sacs de billes ») ;
  • et enfin, des asser­tions por­teuses d’une pen­sée sur la ville déjà syn­thétisée, évo­quant des fron­tières, des lim­ites, des ter­ri­toires ou encore l’im­age des quartiers nord et son évo­lu­tion dans l’imag­i­naire com­mun (« il y a tou­jours autant de préjugés mais moins de réti­cences à y aller »).

Ces paroles récoltées per­me­t­tent de soutenir l’idée qu’une ville n’est pas un tout uni­forme, mais existe sous mille formes à tra­vers les visions de ceux qui la pra­tiquent. A côté de ces élé­ments, nous avons con­stru­it plusieurs cartes don­nant à voir l’e­space vécu et perçu des quartiers nord de Marseille.

Poursuivre l’expérience au fil des restitutions et des rencontres

Trois resti­tu­tions ont eu lieu pour le moment:

  • Une pre­mière présen­ta­tion, peu de temps après l’ate­lier, a eu lieu à l’AP­CAR (asso­ci­a­tion de pré­fig­u­ra­tion de la cité des arts de la rue) le 26 mai 2010. L’APCAR, mem­bre de l’outil com­mun instal­lé aux Aygalades, a été notre « camp de base » à la fin de chaque journée.

  • Une sec­onde instal­la­tion a eu lieu à la Gare Franche à Saint Antoine, pour une « mat­inée géo­gra­phie » le 1er juil­let 2010. Cette présen­ta­tion de l’ate­lier cartes men­tales était précédée d’une série de march­es urbaines en petits groupes: les per­son­nes présentes ont rem­pli à cette occa­sion un relevé de sen­sa­tion, inspiré par les méth­odes du géo­graphe Luc Gwiazdzin­s­ki. Cet « exer­ci­ce » demandait aux marcheurs de répon­dre à deux repris­es lors de la balade à 4 ques­tions simples: 

    • Où est-on précisément ?
    • Impres­sions: couleurs, matières, sons, ambiances…
    • Activ­ités: lesquelles, pourquoi, fréquen­ta­tion du lieu…
    • Qu’est-ce qui manque, qu’est-ce qui est en trop ? La quar­an­taine de relevés que nous avons récolté pose la ques­tion de la suite à don­ner à cet ate­lier (voir plus loin).
  • Enfin, une troisième resti­tu­tion a eu lieu dans le cadre du fes­ti­val Petit Art Petit, organ­isé par Lézara­p’art dans le Parc de l’Oa­sis, aux Aygalades dans le 15e arrondisse­ment, le same­di 25 sep­tem­bre 2010. Une cinquan­taine de per­son­nes, tout au long de l’après midi, sont venues décou­vrir l’ate­lier, et par­ticiper pour une quin­zaine d’en­tre eux à la pour­suite de l’ex­péri­ence, en mod­i­fi­ant une “carte à plusieurs”: sur un tableau blanc sur lequel le trait de côte était dess­iné au feu­tre, des éti­quettes aiman­tées por­tant le nom des quartiers (formels ou informels) étaient à dis­pos­er. Un feu­tre et un tam­pon effaceur étaient aus­si à dis­po­si­tion pour com­pléter la carte. Les con­tri­bu­tions des pre­miers étant par­fois défaites par les suiv­ants, chaque étape a été « immor­tal­isée » en pho­to. Une image ani­mée rend compte de l’évo­lu­tion de la carte au fil de l’après-midi (cli­quer sur la pho­to pour ouvrir l’animation).

D’autre part, une tri­bune a été pub­liée dans le Ravi du mois d’oc­to­bre 2010 (« la ville, c’est pas très loin »).

Pour con­clure pro­vi­soire­ment, au-delà d’un ren­du fixe et défini­tif, l’in­térêt de ce tra­vail nous sem­ble se situer d’une part dans les ren­con­tres occa­sion­nées, d’autre part dans le proces­sus lui-même. A tra­vers les cartes men­tales et les réc­its de ter­ri­toire, nous avons voulu met­tre en avant la diver­sité des représen­ta­tions de l’e­space: l’amé­nage­ment devrait prêter une atten­tion par­ti­c­ulière à ces dernières, non pour les instru­men­talis­er mais pour avoir l’e­spoir d’une appro­pri­a­tion réelle et à long terme des ter­ri­toires aménagés.

Les pistes ouvertes par l’ate­lier “cartes men­tales” sont nom­breuses. Nous souhaitons garder la porte ouverte à une pour­suite du proces­sus, au sein des dif­férentes struc­tures de l’outil com­mun, sous la forme par exem­ple de « cab­i­nets d’en­reg­istrement d’e­spaces vécus ». Ce tra­vail vien­dra égale­ment nour­rir un tra­vail de recherche en cours sur les rela­tions entre cul­ture et amé­nage­ment dans la métro­pole provençale.

Jérémy Garniaux
Jérémy Garniaux

Géographe, développeur pour la science ouverte en archéologie